Une discipline en constante évolution

L’archéologie soudanaise, initiée par le Prussien Karl Richard Lepsius au milieu du 19e siècle, a longtemps été caractérisée par une activité discontinue. Durant près d’un siècle, les interventions demeurent sporadiques et d’envergure restreinte. Ce n’est qu’au début du 20e siècle que la recherche connaît un nouvel essor sous l’impulsion de l’Oriental Institute de Chicago et de l’Université de Pennsylvanie en Nubie, tandis que les institutions britanniques de Liverpool et d’Oxford étendent leurs prospections au-delà de la troisième cataracte. Malgré la rupture imposée par le premier conflit mondial, George A. Reisner entreprend l’exploration systématique du site de Kerma. Entre 1919 et 1932, ses travaux — s’étendant du Djebel Barkal aux nécropoles de Méroé — ont jeté les bases méthodologiques de la discipline. Après une nouvelle interruption due à la Seconde Guerre mondiale, la Campagne internationale pour la sauvegarde des monuments de Nubie a agi comme un catalyseur, ancrant durablement l’archéologie soudanaise dans le paysage scientifique mondial. Toutefois, le conflit déclenché en 2023 compromet aujourd’hui cette trajectoire ascendante ; le « musée virtuel » ambitionne malgré tout de témoigner de la richesse de ce parcours, en dépit des destructions et des pillages subis par le musée national.

Expansion du réseau scientifique et institutionnalisation

L’évolution de la discipline ne saurait se réduire à une simple croissance quantitative. L’implication de plus d’une cinquantaine de missions internationales, représentant une dizaine de nations, a permis à l’archéologie soudanaise de s’intégrer pleinement aux réseaux de recherche globaux. Parallèlement, le renforcement de la National Corporation for Antiquities and Museums (NCAM) – qui accueille notamment la Section française (SFDAS) – témoigne d’une professionnalisation accrue. L’émergence de plusieurs générations d’archéologues soudanais a permis au pays d’assurer une gestion autonome et pérenne de son patrimoine.

De la monumentalité à l’étude des contextes urbains

L’archéologie moderne opère un changement de paradigme significatif. Si l’intérêt pour les monuments royaux et cultuels demeure, les recherches s’orientent désormais vers l’archéologie de l’habitat et la morphologie urbaine. Cette approche diachronique permet de restituer les structures sociales et les modes de vie des populations anciennes. À cet égard, les travaux menés par la mission suisse dirigée par Charles Bonnet (aujourd’hui par Séverine Marchi et Xavier Droux) à Kerma et à Doukki Gel illustrent parfaitement cette transition vers une compréhension globale des espaces de vie.

De la truelle aux innovations technologiques

Bien que les principes fondamentaux de la fouille stratigraphique perdurent, la discipline a intégré des technologies de pointe issues de domaines connexes. Le recours à la détection non invasive, aux méthodes de datation absolue et aux relevés photogrammétriques en 3D est désormais systématique. L’apport des sciences dites « dures » – géomorphologie, paléogénétique, archéométrie des matériaux – a considérablement enrichi l’interprétation des sites. En adoptant ces standards internationaux, l’archéologie soudanaise s’inscrit au cœur de l’innovation scientifique contemporaine.

Faïza Drici, Section Française de la Direction des Antiquités du Soudan