Les capitales du Nil Moyen

À travers ses grandes capitales antiques qu’ont été les villes de Kerma, Napata et Méroé, c’est toute l’histoire de la Nubie qui nous est contée, avec ses périodes de prospérité économique, ses conflits, et des contextes politiques poussant les cercles du pouvoir à s’établir toujours plus loin vers le sud.

Kerma

Au sortir de la préhistoire, la Nubie soudanaise voit naître un premier royaume unifiant en grande partie son territoire autour d’une capitale, Kerma, idéalement située dans le plus grand bassin de terre fertile du nord. Connue pour ses imposantes fortifications et son sanctuaire emblématique – la Deffufa – construits avec des millions de briques crues, elle était aussi un lieu de rassemblement pour des populations résidants aux marges du royaume, comme en témoignent de nombreux vestiges architecturaux originaux jusqu’alors inconnus en Nubie. L’urbanisme complexe de la ville et l’opulence des tombeaux érigés à sa périphérie rappellent que pendant près d’un millénaire Kerma avait la main sur les circuits économiques reliant la vallée du Nil égyptienne aux richesses du Sud. Un monopole que viendra briser la conquête égyptienne qui s’emparera de la ville vers 1480 avant notre ère, sous le règne du pharaon Thoutmosis Ier, pour la transformer en une ville forteresse relais ayant perdu son statut de capitale.

Napata

Conquise et asservie pendant cinq siècles, la Nubie vit se multiplier sur son territoire les villes fortifiées servant les intérêts politiques, religieux et économiques du pouvoir égyptien. C’est ainsi que furent fondés à Napata les premiers sanctuaires au pied du Djebel Barkal, perçu par les égyptiens comme étant la demeure du dieu Amon. L’imposant massif de grès y possède en effet un python rocheux se détachant à la façon du cobra uræus, qui semble veiller sur la montagne. 
Redevenue indépendante au tournant du 1er millénaire avant notre ère, la ville se mua en capitale pour la nouvelle lignée de souverains autochtones, qui n’eurent de cesse d’agrandir ses temples et développer la mythologie entourant la montagne. Épicentre politico-religieux du royaume éponyme de Napata, c’est de là que fut lancée la conquête de l’Égypte qui amena sur le trône les souverains de la 25e dynastie, dont chaque roi fut enterré en Nubie. Émancipés du joug assyrien, les Égyptiens veillèrent néanmoins à ce que ces rois nubiens ne puissent représenter une nouvelle menace à l’avenir. C’est ainsi qu’une expédition armée menée sous le règne de Psammétique II atteignit la ville de Napata en 593 avant notre ère, qui fut mise à sac. Aspelta, qui régnait alors en Nubie, prit la décision de déplacer la cour dans une ville située plus au sud, à Méroé, qui devint de facto la nouvelle capitale royale, bien que Napata demeura encore longtemps le véritable cœur du royaume kouchite.

Méroé

La transition opérée de force entre la région de Napata et le Soudan Central où se niche Méroé, marqua le début d’une nouvelle ère que l’enterrement sur place du roi Arkamani Ier vers 270 avant notre ère vint parachever. Isolée dans les terres du sud, la nouvelle capitale ne sembla pas pâtir de cette situation, bien au contraire. Les nombreux témoins archéologiques découverts sur place et dans la région montrent en effet que le royaume était plus que jamais connecté au bassin méditerranéen et ses nombreux circuits commerciaux. Le développement de villes satellites autour de la capitale et la construction de vastes sanctuaires dans les steppes intérieures témoignent non seulement d’un âge d’or, mais aussi de la formidable manne représentée par l’exploitation des ressources locales comme le fer, ou le commerce de produits rares et exotiques tels que le bois d’ébène et l’ivoire d’éléphant. 
Méroé, cité lointaine et mystérieuse pour les auteurs grecs et romains, devint ainsi une sorte de mythe dont la redécouverte fut un enjeu majeur pour les explorateurs du 19e siècle. Son étude et la fouille de ses nécropoles royales aux nombreuses pyramides ont depuis montré la richesse de sa culture au sein de laquelle une nouvelle écriture et de nouveaux dieux virent le jour.

Vincent Francigny, CNRS – UMR Orient & Méditerranée