ADRIBOATS - Navires et navigation en Adriatique orientale dans l'Antiquité

Depuis 2007, le Centre Camille Jullian (UMR 7299, CNRS, Aix Marseille Université) mène des recherches d’archéologie navale en Croatie dans le cadre de la mission franco-croate ADRIBOATS avec l’objectif d’appréhender les traditions de construction navale de l’Adriatique orientale à l’époque antique. À ce jour, ce sont les vestiges de douze bateaux à planches assemblées et de cinq pirogues, datées entre la fin de l’âge du Bronze et l’Antiquité tardive et appartenant à des traditions de construction navale différentes, qui ont été systématiquement étudiés en Dalmatie, en Istrie et dans la rivière Kupa en Croatie.

L’Adriatique : un espace nautique particulier

Golfe profond séparant l’Italie de la péninsule Balkanique, à la fois barrière et trait d’union entre deux rives et voie de pénétration vers l’Europe centrale à partir du monde méditerranéen, l’Adriatique se caractérise par une géographie nautique singulière. Côtes basses, lagunes et deltas de grands fleuves comme le Pô côté italien et la Neretva croate, promontoires rocheux surplombant la mer et petites criques le long de la côte orientale, archipels formés de centaines d’îles entre le Kvarner et Dubrovnik, toutes ces spécificités physiques ont conduit au développement d’une batellerie extrêmement diversifiée.

Comme l’écrivait Mario Marzari, grand spécialiste de la marine traditionnelle de l’Adriatique, on trouvait à l’époque moderne « un nombre considérable de navires, sans équivalent dans les autres mers : dans l’Adriatique, on peut distinguer une quarantaine de bateaux typiques de cette zone, en plus de la présence de navires traditionnellement utilisés dans le bassin méditerranéen » (M. Marzari, « Analisi della marineria tradizionale in alto Adriatico e in Dalmazia tra il XVIII e il XX secolo », dans P. Izzo (dir.), 1989, Le marinerie adriatiche tra ‘800 e ‘900, p. 43-57).

Des bateaux cousus et des pirates

Ce constat devait être valable à l’époque antique. Les sources textuelles nous apprennent que les Histriens et les Liburniens, marins experts et pirates redoutés, utilisaient des cordes pour assembler la coque de leurs bateaux. C’est d’ailleurs sur le modèle des navires liburniens que les Romains ont développé les liburnes, des navires légers et rapides aptes à assurer la police de la mer. 

Les sources iconographiques sont trop limitées et leur interprétation discutée pour éclairer sur les spécificités des navires antiques d’Adriatique. L’étude architecturale des nombreuses épaves fouillées nous permet, en revanche, d’esquisser un premier tableau, certes encore largement incomplet, de la batellerie adriatique, expression de cultures régionales marquées par des particularismes techniques et des savoirs spécifiques. 

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Vue de la zone de poupe de l'épave Poreč 1. © Zavičajni Muzej Poreštine

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Le chaland avec bordages assemblés par des agrafes Sisak 1 en cours de fouille. © CNRS, CCJ/Philippe Soubias

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Vue de la partie de l’épave dégagée en 2018 à Dejebljak. © CNRS, CCJ/Loïc Damelet

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Vue des vestiges de la coque à l’arrière du navire Ilovik-Paržine 1. © CNRS, CCJ/Loïc Damelet

L’apport de l’archéologie à la connaissance de la batellerie adriatique

Elle révèle que cette mer fermée a joué un rôle de conservatoire d’anciennes traditions particulièrement bien adaptées aux espaces nautiques côtiers. L’exemple le plus frappant est la survivance jusqu’à la fin de l’Antiquité de l’assemblage à ligatures des coques que l’on retrouve autant sur les côtes croates que dans le delta du Pô, alors que dans le reste de la Méditerranée l’assemblage à « tenons et mortaises » (à l'aide de languettes de bois insérées dans des encoches pratiquées dans l'épaisseur des planches de la coque) s’impose dès l’époque gréco-archaïque. 

La mission ADRIBOATS étudie les principaux jalons de ces traditions navales en Croatie, en apportant d’importantes données inédites sur les bateaux qui naviguaient le long des côtes à l’époque antique, voire dans le riche réseau fluvial, faisant le lien entre les traditions de Méditerranée centrale et le bassin du Danube.

Des études à la croisée de plusieurs disciplines

Avec le déploiement d’études interdisciplinaires, la mission ADRIBOATS a abordé la question des origines et des lieux de construction des navires et s’est interrogée sur les possibles influences et transferts techniques entre l’espace maritime et les rivières qui jalonnent le bassin hydrographique du cours moyen du Danube.

Parallèlement, elle a développé les études dendroarchéologiques afin d’identifier les essences de bois utilisées, dater plus précisément l’abattage des arbres et, plus largement, s’intéresser aux questions de l’approvisionnement des chantiers navals. Ce programme a également contribué au développement des recherches en archéologie maritime et navale en Croatie par le biais d’une forte activité de sensibilisation, de formation et de transfert de compétences.

Toutes ces recherches d’archéologie navale ont permis de renouveler nos connaissances sur les traditions de construction navale de l’espace adriatique. Elles ont mis en évidence l’importance d’une région riche d’anciennes traditions locales remontant à la plus haute Antiquité et préservées grâce à des espaces nautiques particuliers, tout en étant ouverte aux influences extérieures par le jeu des échanges économiques. 

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Vue de la zone de proue de l'épave Ilovik-Paržine 1. © CNRS, CCJ/Loïc Damelet

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Récupération d’un cap-de-mouton sur le bateau Caska 2, 42 av.-85 apr. J.-C. © CNRS, CCJ/Teddy Seguin

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Zone de concentration des fragments céramiques sur l'épave de Pakoštane. © CNRS, CCJ/Philippe Groscaux

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Marquage des points de passage des liens de couture avec des épingles sur l'épave de Zambratija. © CNRS, CCJ/Philippe Groscaux

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Vue aérienne du sondage ouvert en 2025 dans la localité Kovnica. © CNRS, CCJ/Philippe Soubias

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L’épave Pula 1. © AMI/Tajana Brajković

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Démontage de l’épave Pula 2. © AMI/Tajana Brajković

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Dessin sur film plastique d’une pièce en bois de la structure de l’épave de Pakoštane. © CNRS, CCJ/Philippe Groscaux

Un vaste réseau de partenariats scientifiques

Le programme de recherche ADRIBOATS est placé sous la direction de Giulia Boetto, directrice de recherche au CNRS, et est appuyé par le Centre Camille Jullian (UMR 7299, CNRS, Aix Marseille Université). 

Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères accompagne les recherches depuis 2010 dans le cadre du programme quadriennal « CASKA – Navires et navigation en Dalmatie romaine : recherches d’archéologie maritime et navale Pag, à Caska (île de Croatie) ». Dès 2011, la mission a étendu ses zones d’intervention à plusieurs autres sites d’épaves tout en créant des nouveaux partenariats. L’élargissement des bornes chronologique et du cadre géographique des recherches a conduit à modifier le nom de la mission lors de son renouvellement en 2015. Elle s’intitule désormais « ADRIBOATS – Navires et navigation en Adriatique orientale dans l’Antiquité ».

La mission ADRIBOATS s’appuie sur un réseau cinq partenaires scientifiques croates :

  • L’université de Zadar  le partenariat avec cette université a débuté en 2007 avec la fouille de l’épave de l’Antiquité tardive de Pakoštane. Il a été poursuivi de 2009 à 2017 sur le site côtier de Caska (île de Pag), où se trouvait la résidence d’une des plus nobles familles de l’ordre sénatorial, les Calpurnii Pisones. Les vestiges de quatre bateaux romains, dont trois assemblés par des coutures, et une série d’aménagements côtiers ont pu être étudiés.
  • Le Musée archéologique d’Istrie : l’équipe du Centre Camille Jullian a participé à la fouille du plus ancien bateau cousu de Méditerranée (fin XIIe-fin Xe s. av. J.-C.) mis au jour à Zambratija (2011 et 2013) et de deux autres épaves de bateaux cousus d’époque impériale découvertes lors de fouilles urbaines à Pula (2013). La collaboration avec le musée a ensuite porté sur la fouille de l’épave de l’Antiquité tardive de la baie Debeljak, cap Kamenjak, Premantura (2018-2019). L’épave de Zambratija a été désassemblée en 2023 et les vestiges récupérés. Avec les épaves de Pula, elle sera valorisée au sein d’un nouveau musée en cours de construction.
  • Le Musée du territoire de Poreč : la découverte d’une nouvelle épave de bateau cousu lors de fouilles préventives à Poreč en 2020 est venue renforcer une forte collaboration déjà bien établie avec le Centre Camille Jullian sur le site de Loron-Santa Marina.
  • L’Institut de conservation croate : le partenariat a été noué en 2015 pour la fouille d’un chaland d’époque impériale chargé de briques découvert dans le lit de la rivière Kupa à Kamensko (2015-2018). La coopération scientifique avec cet institut a continué sur l’épave romano-républicaine de la baie de Paržine sur l’île d’Ilovik, objet de recherches de 2018 à 2022.
  • L’entreprise NavArchos, le Musée de la ville de Sisak et le Musée archéologique de Zagreb : les résultats très encourageants des prospections subaquatiques menées en 2021 à Sisak ont ouvert des nouvelles collaborations dans le but de développer les recherches sur la batellerie fluviale de la rivière Kupa auxquelles contribue aussi l’Institut de conservation croate.

La mission ADRIBOATS a également noué de forts partenariats scientifiques avec :

Les institutions qui soutiennent la mission

Côté croate, les recherches ont été soutenues principalement par le ministère de la Culture et des Médias de la République de Croatie

Côté français, la mission a bénéficié du soutien du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et du Centre Camille Jullian UMR 7299. 

Le CNRS a appuyé les travaux à Caska par le biais d’un Projet Exploratoire / Premier Soutien en 2010 et a attribué régulièrement des crédits pour des datations C14 par accélérateur (AMS) dans le cadre du dispositif ARTEMIS.

L'université d'Aix Marseille a financé trois thèses doctorales en liaison avec le programme, dont deux en partenariat avec l’École française de Rome.

L’Institut d’archéologie méditerranéenne ARKAIA a soutenu le programme via ses dispositifs de financement. 

Enfin, plusieurs étudiants croates ont bénéficié de bourses Campus France pour intégrer la formation du Master of Maritime and Coastal Archaeology – MoMarch de l’Université d’Aix-Marseille ou ont été accueilli au Centre Camille Jullian pour développer des compétences spécifiques (modélisations 3D en archéologie navale, céramologie) dans le cadre d’échanges Erasmus+ Trainership.

Découvrir les épaves fouillées par la mission Adriboats :

Liens utiles

Label archéologie 2016 & 2017 ; 2018 & 2019 : 

Médaille Adolphe Noël des Vergers 2019 :

Grand prix d'archéologie Del Duca 2024 :

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Poupe d'une épave de bateau cousu à Poreč.

© Zavičajni Muzej Poreštine

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Le chaland avec bordages assemblés par des agrafes <i>Sisak&nbsp;1</i> en cours de fouille

© CNRS, CCJ/Philippe Soubias

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L'épave de Debeljak en 2018

© CNRS, CCJ/Loïc Damelet

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Épave du voilier <i>Ilovik-Paržine&nbsp;1</i>

CNRS, CCJ/Loïc Damelet

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Récupération d’un cap-de-mouton sur le bateau <i>Caska 2</i>, 42 av.-85 apr. J.-C.

© CNRS, CCJ/Teddy Seguin

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Vue de la zone de proue de l'épave Ilovik-Paržine 1

CNRS, CCJ/Loïc Damelet

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Zone de concentration des fragments céramiques dans l'épave de Pakoštane

© CNRS, CCJ/Philippe Groscaux

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Marquage des points de passage des liens de couture sur l'épave de Zambratija

© CNRS, CCJ/Philippe Groscaux

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Vue aérienne du sondage ouvert en 2025 en rive droite, dans la localité Kovnica

© CNRS, CCJ/Philippe Soubias

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L’épave <i>Pula&nbsp;1</i>

© AMI/Tajana Brajković

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Démontage de l’épave <i>Pula 2</i>

© AMI/Tajana Brajković

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Dessin sur film plastique d’une pièce en bois de la structure de l’épave de Pakoštane

© CNRS, CCJ/Philippe Groscaux

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Plan de l’épave de Debeljak

© CNRS, CCJ/ Vincent Dumas