Croatie - Il y a 1 500 ans

L’épave de Debeljak

Découverte en 2015 et expertisée par le Musée archéologique d’Istrie en 2016, cette épave a été systématiquement fouillée de 2017 à 2019 par les archéologues du musée en collaboration avec le Centre Camille Jullian UMR 7299 dans le cadre de la mission franco-croate Adriboats.

Vue aérienne de la péninsule de Premantura en Istrie. La baie de Debeljak est au premier plan. © CNRS, CCJ/Loïc Damelet

Les trois campagnes de fouille menées sur l’épave de Debeljak ont permis de dégager la totalité des vestiges conservés sur une superficie d’environ 90 m2.

Une cargaison mixte

L’état de conservation du gisement et le peu de matériel découvert permettent néanmoins d’avancer des hypothèses quant à la cargaison qu’aurait pu transporter ce navire, qui devait mesurer environ un mètre de long.

 Ce voilier de petite taille était probablement chargé d’amphores de production adriatique et de Bétique. Un seul exemplaire se rapporte à une production tyrrhénienne (amphore d’Empoli, Toscane, Italie). La vaisselle de bord est également africaine et les marmites semblent de production adriatique. Des briques et des bois carbonisés témoignent de la cuisson des aliments à bord. Le manche d’une tarière, un outil servant à percer le bois, et de petites plaques de plomb proviennent, probablement, d’un kit de charpentier utilisé pour réaliser des réparations de fortune. Par ailleurs, certaines planches du navire avaient été raccommodées avec des plaquettes en plomb selon une technique déjà observée sur une autre épave de l’Antiquité tardive découverte en Croatie, à Pakoštane.

Du naufrage à l'épave

Le voilier a dû faire naufrage en cherchant un abri par mauvais temps ou surpris par un soudain coup de bora, un vent septentrional très violent qui peut être extrêmement dangereux pour la navigation en Adriatique.

Échoué à proximité du rivage, à faible profondeur, une partie du chargement, du mobilier de bord et de l’équipement a probablement été récupéré, tandis que le reste a été abandonné tout comme le navire lui-même. Les structures, sous l’action des vagues et des tarets, des vers qui nourrissent du bois, se sont fracturées et ont fini par se disloquer.

Plus tard, le gisement a été recouvert par un herbier de Cymodocea nodosa. Cette plante sous-marine commune en mer Adriatique a trouvé dans le bois de l’épave un substrat organique particulièrement propice à sa croissance et à son développement. Le gisement a ensuite été recouvert par la dune de sable entrainant la mort de l’herbier.

Un exemple typique de navire méditerranéen antique

Le voilier de Debeljak est un exemple typique de navire construit selon les principes et les méthodes attestés en Méditerranée durant toute l’Antiquité gréco-romaine. Dans cette construction, qui est définie « sur bordé premier », la quille et l’ensemble des planches qui forment le revêtement extérieur de la coque (bordé) sont érigés avant l’insertion des membrures. 

La quille et le bordé sont assemblés entre eux par de nombreuses languettes en bois (tenons) insérées dans des encoches (mortaises) creusées dans l'épaisseur des planches. Les tenons sont bloqués dans les mortaises à l'aide de petites chevilles. Ces joints non seulement forment un réseau très dense qui assure la cohésion du bordé avant la mise en œuvre des membrures, mais confèrent à la coque une grande résistance. 

Des rares traces du travail des charpentiers de marine

Malgré l’état de conservation assez médiocre des bois, la fouille a révélé d’autres détails révélateurs de procédés de construction « sur bordé premier ». Une fois le bordé achevé, les charpentiers ont gravé à la pointe sèche (avec un outil métallique pointu) sur la face intérieure des planches des traits parallèles, créant ainsi des repères servant à positionner les membrures au bon endroit. Ils ont également inscrit au charbon de bois des traits verticaux sur les flancs des membrures avant leur assemblage au bordé. L’espacement entre ces traits correspond à la largeur des planches. L’observation de ces marques est donc très importante afin d’étudier le processus de mise en œuvre des divers éléments composant la structure du navire.