L'épave de Kamensko
Tout au long du XXe siècle, les dragages de la rivière Kupa près du village de Kamensko ont restitué un grand nombre de fragments de statues antiques en bronze destinées au recyclage. C’est au cours de prospections subaquatiques dans cette zone que l’archéologue Krunoslav Zubčić a découvert une accumulation de briques d’époque romaine.
Ces briques constituaient la cargaison d’un chaland fluvial dont les structures ont pu se conserver sur environ 12 mètres de longueur. Seulement la partie arrière (la poupe) avait été détruite par le courant ou par les dragages.
Un chaland très caractéristique
Les flancs et l’amorce du fond plat (la sole) du chaland de Kamensko ont été creusés dans deux demi troncs de chêne de plus de 80 cm de diamètre. Ces flancs ainsi que les planches qui constituent la sole sont assemblés entre eux au moyen de petites agrafes métalliques insérées à la fois de l’intérieur et de l’extérieur de la coque. La technique du lutage, qui consiste à disposer un matériau d’étanchéité entre les joints des planches lors de la construction, a permis de rendre la coque étanche. La structure est renforcée par des membrures qui constituent la charpente transversale interne. Ces éléments sont attachés aux flancs et au fond par des longues chevilles en bois, les gournables.
Le chaland de Kamensko était également équipé d’un massif d’emplanture, une pièce dotée d’une cavité quadrangulaire à l’intérieur de laquelle était logé le pied du mât. Placé longitudinalement entre deux membrures, il prend appui sur le fond du chaland (la sole) et se trouve en position avancée vers l’avant (la proue).
La position très avancée vers la proue de la cavité dans le massif d’emplanture a permis d’émettre l’hypothèse que le chaland de Kamensko devait être équipé d’un mât de halage. Ce mode de traction terrestre des bateaux fluviaux, qui consiste à les faire avancer le long des cours d’eau au moyen d'une corde tirée à force de bras ou par des animaux, était largement utilisé sur la Kupa jusqu’à l’époque moderne.
Une cargaison de briques produites dans le même atelier
Le chaland de Kamensko transportait, lors de son dernier voyage, au moins 600 briques empilées en colonnes et disposées en rangées sur des branches et des petits troncs placés sur les membrures. Ces bois permettaient d'éviter tout dommage à la coque et pouvaient être utilisés comme bois de chauffage une fois les briques déchargées.
Des empreintes de pieds, de pattes de chien et des chiffres sont visibles sur certaines de ces briques, alors que la majorité portent des marques similaires en forme d'alpha indiquant qu’il s’agit de la production d’un même atelier. Par ailleurs, la découverte d’un alpha inscrit au charbon de bois sur un flanc du chaland semble indiquer l’existence d’un lien de propriété entre l’atelier et le chaland.
Un chaland qui descendait la rivière
Selon l’hypothèse de restitution formulée sur la base de l’étude de l’épave et de sa cargaison, le chaland de Kamensko mesurait 16 m de longueur pour 2,1 m de largeur et pesait 2,1 tonnes métriques. La cargaison de briques pesait environ 6,7 tonnes métriques.
Puisque le massif d’emplanture était couvert par la cargaison de briques, le mât de halage n’était pas en place et le chaland de Kamensko devait donc descendre la rivière au grès du courant. Il est possible qui se dirigeait vers la colonie de Siscia, l’actuelle ville de Sisak située à la confluence entre la Kupa et la Save où des briques similaires à celles découvertes sur l’épave de Kamensko ont été utilisées dans les nécropoles.
Les agrafes : une innovation technique ?
Le chaland de Kamensko est particulièrement intéressant car constitue un exemple très bien conservé d’une tradition de construction navale d’époque romaine spécifique au bassin hydrographique du Danube moyen et qui se caractérise par l’utilisation d’agrafes métalliques pour assembler les planches de la coque.
Cette tradition est connue grâce à la découverte de trois autres épaves datées entre le Ier et le IIIe siècle apr. J.-C. : l’épave de Sinja Gorica mise au jour dans la rivière Ljubljanica près de Nauportus en Slovénie, celle de Sisak découverte dans la rivière Kupa à Sisak en Croatie et celle de Kušjak fouillée près des berges du Danube en Serbie.
Selon certains chercheurs, les agrafes auraient été introduites dans cet espace nautique continental du Sud-Est de l’Europe suite à la conquête romaine. Elles auraient remplacé les coutures, un type d’assemblage des planches de la coque qui, en l’état actuel de nos connaissances, est attesté dans le bassin moyen du Danube seulement par le chaland de Lipe, découvert dans la rivière Ljubljanica au XIXe siècle.
Les futures recherches et les nouvelles découvertes approfondiront notre compréhension de cet aspect spécifique de l'histoire des techniques navales tout en élargissant nos connaissances sur le paysage fluvial de la Kupa.
La mission ADRIBOATS - Navires et navigation en Adriatique orientale dans l'Antiquité est soutenue par le ministère de l'Europe et des Affaires étrangères.