Kilizu - Qasr Shemamok
La site, bâti au début du IIIe mill. av. J.-C. sur la rive orientale du Tigre, sur le tracé de routes amenant vers l’Iran, mais aussi vers les plaines du sud de l’Irak, documente les différentes stratégies utilisées au cours du temps par les sociétés et les empires, en particulier l’Assyrie, établis dans la région pour en contrôler le territoire et exploiter les ressources, établissant des contacts entre cultures diverses, jusqu’à l’époque moderne.
Qasr Shemamok a été visité et identifié comme une capitale provinciale de l’empire assyrien, la cité de Kilizu, par Austin Henry Layard et par Victor Place déjà au XIXe siècle, à l’époque des premières explorations archéologiques de la Mésopotamie du Nord. Des fouilles systématiques y ont commencé en 2011, par une mission française qui y travaille actuellement, avec une équipe interdisciplinaire et internationale, en collaboration avec les collègues irakiens. Les recherches sont centrées sur l’étude des relations de la société et de la culture locales avec le milieu naturel et politique, de l’autonomie à l’intégration dans les empires.
Une occupation longue
La documentation archéologique permet d'assurer que l'occupation du site et de son environnement immédiat remonte au Chalcolithique (Ve millénaire av. J.-C.) et continue jusqu'à l'époque ottomane, vers le début du XIXe siècle. Qasr Shemamok, avec une surface d'environ 70 hectares, est constitué d'un tell principal, la « citadelle », haut d'une vingtaine de mètres, associé à une importante « ville basse », encore bien visible dans la plaine du Shiwazor, la rivière qui se jette dans le Zab supérieur, affluent du Tigre. La mission française, à partir de 2011, a mis en évidence la séquence des occupations de la citadelle, tandis que la « ville basse », couverte par des champs, est étudiée par des prospections de surface. Les ruines d'une installation militaire irakienne, détruite par des bombardements récents, recouvrent, sous les restes d’une forteresse ottomane, des niveaux d'époque sassanide (VIIe-IVe siècle) et parthe (IIIe siècle av. J.-C. – IIIe siècle), formés par la destruction de grands bâtiments administratifs. L’occupation parthe a été fondée sur les restes d’un habitat urbain d’époque perse/hellénistique (VIe - IVe siècle av. J.-C.), portant les traces de la nouvelle culture internationale de la période.
La cité assyrienne de Kilizu
Les niveaux plus anciens (âge du Fer, XIIe – VIe siècle av. J.-C.), marqués par l’intégration de la cité appelée Kilizu dans l’empire assyrien, montrent l’importance d’un vaste programme de restructuration voulu par le roi Sennachérib (VIIe siècle av. J.-C.). La citadelle, ainsi que la ville basse, ont été entourées par une enceinte, dont les restes de celle extérieure sont encore perceptibles dans le paysage. L'ampleur de ces travaux a été confirmée par la découverte d'une grande terrasse en briques crues et d'une rampe d'accès monumentale, construite en briques cuites et intégrant une inscription de Sennachérib. Les fouilles ont aussi montré l’impact de l’occupation médio-assyrienne (XIVe-XIIe siècle av. J.-C.), par la découverte, en 2013, des restes d'un palais construit par le roi Adad-nirari Ier, ouvrant une nouvelle opportunité d’étudier comment le pouvoir assyrien s’est établi dans cette région, qui constituera le noyau de son projet impérial « universel ».
Tu'e, une ville plus ancienne
Plus récemment, les fouilles ont atteint les niveaux de l’âge du Bronze Récent (XVIe - XIIIe siècle av. J.-C.), encore mal connus dans la région. Dans la partie sud de la citadelle, la découverte d’une puissante enceinte, mais aussi de textes cunéiformes, a permis de mieux comprendre la situation de la cité avant l’occupation assyrienne. Elle avait un autre nom, « Tu’e », et la société, en partie d’origine hourrite, faisait sans doute partie de la fédération politique dite « mitannienne » unifiant la Mésopotamie du Nord, tout en étant en contact direct avec les Assyriens. Les recherches actuelles sont centrées sur l’étude de la culture locale, et du jeu des influences réciproques entre les deux civilisations mésopotamiennes. L’occupation la plus antique du site découverte pour le moment sur la citadelle est datée, par l’analyse de la céramique retrouvée dans ses niveaux, de l’époque dite « Ninive 5 » au début du IIIe millénaire, et du Bronze Ancien. La présence de cette culture préurbaine, qui a son centre le plus connu justement à Ninive, à l’est de Mossoul, montre l’unité de fond de la région du « Croissant Fertile », ainsi que sa continuité, après les contacts avec les traditions provenant du Sud mésopotamien, de type « urukéen » (IVe millénaire), attestées aussi par la céramique retrouvée autour de Qasr Shemamok.
Un programme de recherches internationales
Dès que la paix et la sécurité ont été rétablies dans ces régions, en 2009, grâce à l’accord et au soutien de la Commission des Fouilles du MEAE, ainsi que des Directions des Antiquités de Bagdad et du Kurdistan, a été constituée une équipe internationale, réunissant, sous une direction française, des institutions et des chercheurs de nombreux pays. Ils réalisent ensemble un programme de recherche centré sur le site de Qasr Shemamok et son environnement, qui offrent la possibilité d’étudier dans la longue durée les formes prise par l’occupation humaine d’un milieu naturel spécifique sous la gestion de pouvoirs politiques différents, ainsi que leurs effets sur le paysage. Plusieurs doctorants et étudiants en Master en formation, provenant d’universités européennes et irakiennes, participent à ce projet.