Arménie, il y a 1 500 ans

Ereruyk

Dans le nord-ouest de l’Arménie, près de la frontière avec la Turquie, la basilique d’Ereruyk domine la vallée de l’Akhuryan depuis près de quinze siècles. Les recherches archéologiques révèlent qu’elle appartient à un vaste complexe dont l’histoire commence avant l’ère chrétienne et dure jusqu’à un Moyen Âge relativement avancé.

Basilique d'Ereruyk, vue générale du sud-ouest. Photo P. Donabédian, LA3M, 2012

Un monument majeur de l’Arménie chrétienne

À quelques kilomètres de la frontière entre l’Arménie et la Turquie, sur les hauts plateaux du Širak, à 1 500 mètres d’altitude, se dressent les ruines spectaculaires de la basilique d’Ereruyk. Construite au VIe siècle, elle constitue l’un des monuments les plus remarquables des débuts de l’architecture chrétienne arménienne.

Sa monumentalité tient autant à ses proportions qu’au traitement particulièrement soigné de son architecture et de son décor sculpté. Celui-ci souligne notamment les ouvertures et les principales articulations des façades et témoigne de la qualité du chantier qui présida à la construction de l’édifice.

Les murs eux-mêmes ont conservé la mémoire de la longue histoire du sanctuaire. Une inscription grecque, exceptionnelle en Arménie et datable entre les Ve et VIIe siècles, reproduit un verset du Psaume 92 employé lors de la consécration des églises. Les parallèles relevés avec la Syrie ont conduit à envisager l’intervention d’artisans syriens sur le chantier. Une inscription arménienne, peut-être du Xe siècle, évoque ensuite la restauration du « saint martyrium », dédié à saint Jean-Baptiste et saint Étienne. Enfin, une inscription de 1028 témoigne des liens persistants entre Ereruyk et le pouvoir bagratide, dont la capitale, Ani, n’est qu’à quelques kilomètres au nord-ouest.

La basilique n’est toutefois que la partie la plus visible d’un site beaucoup plus vaste. Autour d’elle se déploient une enceinte d’apparat, les vestiges d’un village occupé durant plusieurs siècles, des aménagements hydrauliques et de vastes espaces funéraires. Comprendre la chronologie de ces différentes composantes, leurs fonctions et leurs relations constitue aujourd’hui l’un des principaux enjeux de la recherche.

Avant la basilique

Les fouilles conduites entre 2009 et 2016 ont profondément renouvelé la connaissance du site. Elles ont notamment montré que la basilique n’avait pas été édifiée dans un espace vierge, mais qu’elle s’insère dans un complexe architectural plus ancien, ceinturé par une enceinte et dont l’existence est attestée au plus tard aux IIIe-Ve siècles.

La nature de cet établissement antérieur reste à déterminer. Quelques mobiliers témoignent d’une fréquentation ancienne du secteur, tandis que les recherches actuelles interrogent le rôle joué par Ereruyk avant sa transformation en grand centre chrétien. Sa situation n’est sans doute pas anodine : le site occupe une position privilégiée dans la vallée de l’Akhuryan, à proximité d’un resserrement de son canyon et d’un ancien axe de circulation reliant les hautes terres arméniennes aux régions voisines.

Maîtriser l’eau et aménager le territoire

L’étude d’Ereruyk dépasse les limites de l’ensemble monumental. Au sud-est de la basilique, un important barrage ferme un vallon. Son aménagement permettait de constituer une importante réserve d’eau susceptible de répondre aux besoins du site et à l’irrigation des terres environnantes.

Carrières, réseau hydraulique, espaces bâtis et voies de circulation permettent ainsi d’aborder Ereruyk comme un site de premier plan dans l’organisation du territoire. L’un des objectifs des recherches actuelles consiste précisément à comprendre les relations entre le complexe monumental et le paysage qui l’entoure.

Une archéologie de la mort chrétienne

Ereruyk constitue également un remarquable observatoire des pratiques funéraires de l’Arménie chrétienne. Autour de la basilique et dans plusieurs secteurs du complexe se développent des espaces d’inhumation utilisés et transformés durant plusieurs siècles. La diversité des tombes et des monuments permet d’observer l’évolution des manières d’inhumer, mais aussi celle des formes de commémoration des défunts.

Certaines sépultures et certains monuments témoignent en particulier d’une volonté de mettre en scène la mémoire des morts et permettent d’interroger les relations entre tombe, monument, lieu de culte et statut social.

D’Ereruyk au territoire du Širak

Depuis 2023, la reprise des recherches marque un changement d’échelle. Ereruyk n’est plus seulement étudié pour lui-même, mais replacé dans la vallée de l’Akhuryan et, plus largement, dans le sud du Širak, en relation notamment avec les sites de Beniamin, Horom, Hogevank et Pemzašen.

Archéologie du bâti, fouilles, prospections géophysiques, relevés topographiques et étude du paysage sont associés pour comprendre comment les centres de pouvoir et les territoires se sont transformés entre l’Antiquité et le Moyen Âge. Ereruyk constitue à cet égard un observatoire privilégié des mutations qui accompagnent l’émergence de l’Arménie chrétienne.

Une mission franco-arménienne

Les recherches conduites à Ereruyk reposent sur une coopération ancienne entre chercheurs français et arméniens. Une première mission pluridisciplinaire, financée par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français et dirigée par Patrick Donabédian (Aix-Marseille Université, laboratoire LA3M), a étudié le complexe entre 2009 et 2016. Depuis 2023, un nouveau programme financé par l’Agence nationale de la recherche (projet FACE – From Achaemenid to Christian Era) et, une nouvelle fois, par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français réunit des chercheurs des laboratoires ArAr, Archéorient et CIHAM de l’université Lumière Lyon 2 et du CNRS, en étroite collaboration avec les archéologues arméniens du musée régional du Širak à Gyumri et de l’Institut d’archéologie et d’ethnographie de l’Académie nationale des sciences d’Arménie.